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Edito : les paradoxes d’une élection

Voilà. Nous y sommes. La campagne officielle débute ce jour et dans moins d’un mois, cette alternance dont la France a rêvé depuis 5 ans se concrétisera enfin. Et pourtant, l’ambiance n’est pas à la fête.

Les polémiques de février-mars ont sali la campagne présidentielle, tractant les débats sur les affaires, jetant l’opprobre sur plusieurs candidats (notamment François Fillon), dégoutant une part non négligeable de l’électorat de la politique. Jamais campagne n’aura été plus longue – la campagne pour les primaires de la Droite a débuté il y a plus d’un an – et jamais la France n’aura aussi peu déabttu du fond.

Paradoxe : cette campagne insipide sur le fond est sans doute la plus palpitante depuis 1995 car à quinze jours du premier tour, personne ne se risque à un pronostic. Lorsqu’on voit qu’un Jean-Luc Mélenchon a gagné 6 points en quinze jours, on comprend bien que l’avance de 4 points des « favoris » est fragile.

Second paradoxe : les sondages ne reflètent pas ce que j’entends sur le terrain. Marine Le Pen, qui fait une campagne terne que ses propos polémiques sur le Vel d’Hiv’ sont venus relever, histoire d’exister médiatiquement, est anormalement basse dans les sondages et perd même du terrain. Elle est à 23/24 alors qu’en toute logique, j’aurais pensé qu’elle serait à 30. Où sont passés ces 5 points ?

Idem pour François Fillon, qui depuis maintenant une dizaine de jours voit les échos de terrain évoluer très favorablement, avec une mobilisation de terrain croissante. Les sondages lui donnent pourtant un électro-cardiogramme plat comme la Flandre. C’est totalement contradictoire. J’ai même vu un sondage prétendant que sur 93% de gens sondés, seuls 17% voteraient à Droite contre 52% à Gauche… si son score est sous-évalué et en réalité plus proche de 22/23, où sont passés ces 5 points ?

A l’inverse, Emmanuel Macron, dont je croise très peu d’électeurs sur le terrain (mais en revanche beaucoup de gens qui croient en sa victoire, même s’ils ne vont pas voter pour lui !) caracole en tête. Quant à Jean-Luc Mélenchon, sa remontée est spectaculaire mais je ne peux concevoir qu’après 5 ans de Hollande, les Français puissent rêver d’un match 100% Gauche Macron – Mélenchon.

Je crois qu’en réalité, les « affaires » ont sorti de la logique de fixation du choix de vote un nombre important d’électeurs et qu’ils sont en train « de s’y remettre » doucement…

Que disent-ils, ces fameux sondages ?

Que 80% des gens qui votent Le Pen sont sûrs d’aller voter pour elle. Ce qui fait un score minimal de 20% (sur les 25% affichés en sondage*)
Que 74% des gens qui votent Fillon sont certains de faire ce choix, soit un score minimal de 14,8% (sur les 20% affichés en sondage)
Que 60% des gens qui votent Macron sont sûrs de leur choix soit 14,4% (sur les 24% affichés en sondage)
Que 47% seulement des gens qui votent Melenchon sont certains d’aller voter pour lui, soit 7,5% (sur les 16 points affichés)
Que 44% des gens sont certains de voter Hamon, soit 4,4% (sur les 10 points affichés)

On le voit : alors que les sondages nous parlent de match Fillon / Melenchon pour la 3ème place ou Le Pen / Macron pour la première, il serait plus honnête de dire qu’Hamon risque de finir sous la barre fatidique ses 5% et que le vrai match est entre Fillon et Macron.

Je note cependant que l’électorat « fixe » représente à peine 61% des électeurs, en tous les cas ceux qui aujourd’hui ont un candidat. En 2012, les petits candidats (en dessous de 5 points) avaient en moyenne réuni chacun 1,2% sur leur nom. En appliquant la même règle statistique, les autres candidats ne devraient pas dépasser 7% cumulé, ce qui permet d’évaluer à 68% les électeurs vraiment « captifs » de leur choix…

Et les hésitants ? Intuitivement, on comprend que les 5% mal accrochés de Le Pen peuvent aller sur Fillon (vote utile pour bloquer Macron), des petits candidats ou éventuellement Mélenchon (retour au bercail d’électeurs communistes passés au Front) ; que les 5,2% flottants de Fillon peuvent aller vers Le Pen, NDA ou Macron ; que les 9,6% de Macron peuvent aller vers Fillon ou, de manière moins évidente, Melenchon ; que les 8,5% flottants de Melenchon peuvent aller vers Hamon ; que les 5,6% d’Hamon peuvent aller vers Melenchon ou Macron.

Il ressort selon moi de cette analyse que :
– Marine Le Pen fera au minimum 20%, et maximum 30,2% si elle conserve tous ses électeurs et aspire l’électorat de Fillon.
– François Fillon fera au minimum 15%, et maximum 34,6 % s’il aspire à la fois les voix flottants de Macron et de Le Pen. Néanmoins comme cette double aspiration n’est pas simultanément possible, son score maximal se situe plus aux alentours de 29,6%
– Emmanuel Macron fera au minimum 14,5% et au maximum 25,3%. La double aspiration Hamon / Fillon est possible, vu son positionnement centriste.
– Benoit Hamon fera au minimum 4,5% et au maximum 17,5%
– Jean-Luc Melenchon fera au minimum 7,5% et au maximum 26,6% (en comptant une aspiration totale des voix flottantes de le Pen et d’Hamon, ce qui est statistiquement improbable).

En considérant que la dynamique finale de fixation du vote flottant obéit à une logique de vote utile, on peut essayer ensuite d’appliquer des tendances logiques. Je suis conscient que les hypothèses que je pose sont arbitraires mais il s’agit surtout de mesurer la sensibilité du résultat aux dynamiques électorales…

Des 5 candidats, le plus faible et le plus vulnérable sur son électorat flottant est celui de Benoit Hamon. Je pose donc comme hypothèse de départ (pour moi relativement certaine) que celui-ci sera le grand perdant final et qu’il fera 5%, libérant 5%. Ne disposant pas d’information sur la structure de cet électorat libéré, répartissons-le en 2/3 – 1/3 pour Macron et Melenchon (le candidat le mieux placé pour être au second tour étant avantagé). Cela donne pour ces deux candidats un socle respectif de 17,8% et de 9,2%.

Vu la dynamique plutot orientée à la baisse de Macron et plutot à la hausse de Melenchon, parions sur la solidification partielle du socle Melenchonnien (soit 9,2% + 8,5% = 17,7%) et une déperdition d’une moitié de l’électorat flottant – de Droite – de Macron (soit 17% + 4,8% = 21,8%) au profit de François Fillon (soit 15% + 4,8% = 19,8%).

Constatant la très légère remontée de François Fillon et la solidification de son socle, on peut raisonnablement compter sur la conservation des 2/3 de son électorat flottant, soit 19,8% + 3,4 = 23,2%. Le solde en revanche peut se disperser sur les petits candidats (1,7%)

Enfin s’agissant de Le Pen, compte tenu de sa dynamique assez plate de campagne, on peut parier sur un taux de récupération de 50% de son électorat flottant (soit 20% + 2,5% = 22,5%), au profit des petits candidats (2%) et très légèrement d’un vote utile pour Fillon (0,5%)

Au final, j’aboutis à des petits candidats réunissant environ 9,8% des suffrages puis :
1. Fillon 23,2%
2. Le Pen 22,5%
3. Macron 21,8%
4. Melenchon 17,7%
5. Hamon 5%

Autant dire… un résultat inexploitable : Le mouchoir de poche est beaucoup trop étoit pour permettre de se dégager des hypothèses posées : que Marine Le Pen parvienne à reprendre la main et elle ferait 25% et François Fillon 23% ; qu’Emmanuel Macron relance sa campagne et il pourrait être proche des 23,5% tandis que François Fillon serait alors à 21,6%…

De plus, si l’on raisonne « en moyenne » sur les socles et les écarts moyens au socle, on obtient Le Pen 25,1% ; Fillon entre 22,3 et 24,8% ; Macron 19,9% ; Hamon 11% et Melenchon 17%. Voilà pourquoi, contrairement à ce que semblent dire les sondages, la probabilité que François Fillon soit au second tour est bien plus importante que celle de Macron !

* Tous les chiffres sont tirés du sondage « Presitrack d’Opinion Way et les Echos